Dostoïevski

J’ai découvert Dostoïevski au hasard d’une lecture. Il m’arrive souvent de lire au hasard. Puis cela m’a pris comme une passion fiévreuse. Il fallait que je lise, que j’avale et que je m’indigeste de son oeuvre. Alors j’ai lu. J’ai tout lu. Dans la collection Babel (Acte Sud – Traduction d’André Markowitz, une sublime traduction).
Dès le Joueur j’ai été hapé. J’ai été pris par cette façon lucide de décrire les défauts et les travers des humains. Une écriture qui suit les pensées comme la queue suivrait sa comète. Dostoïevski écrit les pensées de ses personnages et les fait parler comme on les entendrait. On ne trouve pas, ou alors très rarement, chez Dostoïevski ce recul de la formule, de la forme littéraire. Ses écrits sont brutaux, abruptes et très dérangeants. Un Flaubert cisélera jusqu’à l’épuisement la moindre virgule, pour être certain que la forme littéraire rejoindra le sens souhaité, le sens qu’il veut distiller. Du coup la forme littéraire prend une valeur inouïe et le recul vis à vis du sens devient quasiment grotesque. Personne n’ira reprocher à Flaubert sa perfection stylistique, surtout pas moi. Mais cela nous permet de mettre en opposition Dostoïevski qui nous écrit du parlé ! C’est le seul, que j’ai lu, qui écrit de la sorte.
Cela donne un ton authentique et très humain au verbe. Mais la forme, même si elle est novatrice et avec tout ce qu’elle apporte au sens n’explique pas à elle seule mon emportement frénétique.
Dostoïevski nous raconte des situations et des histoires qui flirtent systématiquement avec le gouffre, quand elles ne sont pas en plein dedans. On trouve ce goût du néant dans tous ces écrits. Mais on ne sent jamais une morale pointer le bout de son nez. A force de faire de l’authentique avec ses personnages, Dostoïevski se retire les moyens de la propagande moralisatrice. Dans Les Possédés par exemple, on serait tenté de croire que Dostoïevski défendrait sa famille politique et morale. Fédor était un conservateur et nationaliste ardent, anti nihilisme, anti socialisme, anti démocrates. Pourtant le récit raconte surtout que tout engagement idéologique profondément dogmatique est une possession dangereuse. Cela conduit à des comportements qui ne vont pas forcément dans le sens de l’intérêt de l’être, mais surtout dans l’intérêt de l’idéologie. Ce n’est fondamentalement pas la même chose.
Dans Crime et Châtiment on suit Raskolnikov dans une descente aux enfers vertigineuse. Il tue une vieille usurière et sa soeur. Il tombe malade plusieurs jours, puis devient fou de paranoïa. Son crime l’obsède. Il subit des angoisses violentes et des crises en suspicion qui l’empêchent moralement et physiquement d’être serein. Il finit par se dénoncer après avoir rencontré Sonia, une pute. Puis il s’en va purger sa peine au bagne en sa compagnie. Je ne vais pas commencer à vous parler comme un dictionnaire, ni me prendre pour une Wikipédia. Je vous passe le passage : « Dostoïevski utilise cette relation comme une allégorie de l’amour de Dieu pour l’humanité déchue ». C’est toujours comique de prêter à un auteur des intentions. On a déjà du mal à savoir ce qu’on veut dire par nos propres mots, alors présumer de ce qu’aurait pu signifier un auteur mort bien avant qu’on ait souillé la lune de notre présence (et pourtant cela commence à dater), c’est franchement douteux. Peut-être que l’auteur de l’article de la Wikipédia a eu accès à une lettre de Dostoïevski à sa concierge où il y parlait ainsi : « Ma chère amie je dois absolument caser une allégorie de l’amour de Dieu pour l’humanité déchue quelque part. Je crois bien que je vais le faire dans Crime et Châtiment. »… Je vais plutôt parler de ce que la lecture du livre m’a inspiré, sans me prendre pour la conscience de Dostoïevski. J’ai bien remarqué que Dosteïvski n’a rien fait pour épargner la vieille dans la conscience de son lecteur. Elle a un métier de tortionnaire, elle est petite et très moche (sur la symbolique facile le cinéma hollywoodien n’a rien inventé !). Tout est présenté de telle sorte qu’elle mérite bien un bon coup de hache sur le haut du crâne. Mais cela ne prend pas pour Raskolnikov, il est dévoré par son crime, par sa transgression morale.
Pendant quelques pages on suit en temps réel le déroulement du crime et la fuite. On finit par souhaiter qu’il s’en sorte. On adhère totalement à sa cause. On arrête de respirer au moindre bruit. On respire comme un TGV sauvage en pressentant le danger. Je ne sais pas exactement ce qui rend cela possible. Le flot de l’auteur qui suit exactement les états d’âme du héros où la situation d’un réalisme bluffant. On a l’impression de lire la situation de l’intérieur de l’intrigue. Une expérience inquiétante et épuisante.
Dans La Logeuse on retrouvera bien entendu les mêmes thèmes qu’on retrouve quasiment partout chez Dostoïevski, à savoir la religion qui est plus souvent du mysticisme d’ailleurs, l’amour, les passions dévoratrices et irrationnelles. Mais je n’ai rien compris. J’ai adoré ce récit très complexe d’un ménage à trois contrarié et mal ficelé. Mais la fin m’a laissé comme à la sortie d’un sommeil mal négocié. J’en suis resté bouche bée. Mais qu’est-ce qui s’est passé ?… C’est quoi ce vieux qui exerce je ne sais quelle puissance sur cette folle qui aime le jeune mais qui doit on ne sait pas quoi au vieux alors elle prie. Ah bon ? Oui elle prie… C’est un tourbillon de versions qui se superposent. En tant que lecteur je n’ai jamais pu garder une conviction plus de dix pages. C’est extrêmement déroutant à lire et en même temps très agréable comme exercice. Je n’ai rien compris.
Dans La Douce c’est le même malaise qui chevauche une gradation pour nous enfoncer doucement mais sûrement dans une tristesse qu’on ne comprend absolument pas. Pourquoi elle se tue ? Elle était si douce. On comprend bien que le mari en ait perdu la raison. On souffre pour lui. Et là encore on suit minutieusement, sadiquement, sa chute…
Je ne vais pas tous les évoquer. Je vais garder des choses à dire dans un prochain article sur Fedor. Je vais réussir la prouesse de parler de Dosteïvski, sans m’étaler sur Les Frères Karamazov.
- (rien)
Ecrits vaguement relatifs
10 commentaires pour “Dostoïevski”
Merci à toi !
Effectivement on a bien, à si peu de choses près, la même lecture de Fedor ! Mais l’oscillation entre le bien et le mal n’est pas dogmatique chez Dostoïevski. En tout cas pas à ma compréhension. Je la perçois avec une valeur descriptive. Comme si dans les écrits de cet auteur l’intention n’est pas de ce côté là… Mais l’effet est, bien entendu, très perceptible !
En relisant cet article, je me suis rendu compte qu’il en restait tant à vous raconter. Je n’ai pas encore parlé du Santa Barbara de Fedor « L’adolescent », ni de ce petit joyaux qu’est « Un cœur faible » (à ne pas confondre avec le flauberissime « Un cœur simple »), ni des « Carnets de la maison morte », ni des divagations aigries de « Monsieur Prokhartchine »… Il en reste tant à dire, à écrire et à relire…
Dernièrement j’ai repris « Les Démons ». Je n’ai pas trouvé l’élan pour aller au bout. Il faut dire que mon envie de lire est restée en cale sèche.
Bennnn, un ami, m’a conseillé et offert « l’Ethique » de Spinoza, le prince des philosophes (selon Gilles Deleuze). J’ai très envie de me laisser couler dedans…
Mais la fièvre ne suit pas…
Je ne m’inquiète pas plus que cela.
Elle reviendra
Bien à toi d’être passé donné un avis que j’ai sollicité !
al.
P. S. : J’apprécie assez le parti pris de la sobriété dépouillée qui habille ton espace sur le web. Dis nous en plus sur Avicenne ! Puis enchaîne sur Averroès, cela intéresserait Bennnn ^^ …
Le coté dogmatique chez lui est peu visible certes , mais il reste fortement présent , peut être le fait que Fedor ne tombe jamais dans la bêtise , celle de conclure , fait en sorte qu’on a du mal a percevoir son dogme ,
d’emblé et a chaque contacte avec un nouveau style littéraire , je suis sur mes garde , car enfin de compte la finalité du roman est de raconter une époque , et de ce coté là l’ouvre de Fedor est très chargée , personnellement j’ai du me pencher sur son vécu pour saisir ce qui m’échappait , et si on s’intéresse a ses opinions politiques comme a son état de croyance on comprendra mieux le cote dogmatique dans ses écris ,
et comme ta dis vive le prince des philosophes ,
merci pour votre soutient : )
j’en ai besoin en ce moment
desolé pour l’aller retour ,
c’est qui benn ? excusez ma curiosité
Ta remarque sur les conclusions est extrêmement pertinente. La conclusion est rarement au rendez-vous dans les écrits de Fedor. On finit toujours dans le même malaise où le génie glauque de l’auteur nous installe.
Néanmoins certaines chutes (pas conclusions, je dis bien chutes!), sont magnifiques de surprise. Comme dans « Le double », ou encore dans « Une sale histoire ».
Il faudra aussi que je n’oublie pas de rappeler dans mon futur second article sur Fedor qu’il est excellentissime quand il imite, le pourtant inimitable, Gogol. « Le crocodile » et « Bobok » sont des petits chefs d’œuvres fantastiques… On a parfois l’impression d’être dans « Le nez » de Gogol en plein milieu du « Crocodile »… Avec le recul je me dis qu’il en faudra plusieurs des suites à cet article !
Si la vie de Fedor t’intéresse, Freud apporte quelques éclairages sympathiques dans « Dostoïevski et la parricide » (Résultats, idées, problèmes, II. Je l’ai lu dans un vieux Gesammelte Werke. Je ne sais pas si cela a été réédité. Mais je l’ai numérisé. Si cela t’intéresse, fais moi signe). Il y est question de viol, entre autre…
Si tu as de la patience, cela fait un bail que je me dis que ce texte de Freud en rapport avec Fedor vaut bien un article…
Concernant le soutien, c’est naturel et c’est humain… Whenever you want, whatever you want !
Bien à toi
al.
Bennnn est un ami. L’autre ami. Je n’en ai que deux. Je parle bien entendu de ces amis qui t’accompagnent pendant toute une vie.
bon soir
Ce matin j’ai fait un tour a la Fnac pour acquérir « crimes et châtiments , peut être une envie de renouer avec le malaise , y’a pas de mots pour exprimer ce sentiment qui me prend a chaque fois que j’essaye de me plonger dans l’un de ses romans , a un moment ou un autre de la lecture j’ attrape la chiasse , la trouille m’envahie et je me retrouve en perdition , j’essaye de suivre , de capter le sens , de saisir ce qu’ m’échappe , et a chaque fois je sors broudouille , comme toi je comprend plus rien , peut être par ce qu’il n’y a rien a comprendre , un roman de Fédor est dépourvu de sens , une imperfection qui marque la mémoire et on vit avec une histoire inachevée ..
PS : je te consacre en tant qu’ ami virtuel, j’ai repris gout à l’écriture grâce a toi, donc merci
j’espère que nous échangerons des choses ..
bonne soirée
J’espère bien qu’on échangera des choses !
Bien à toi
al.
On est toujours happé par la psychologie démoniaque, ou souterraine, des écrits de Dsotoïevski… En revanche, j’ai du mal à comprendre quand on parle un peu plus haut de « dogmatisme » sachant que Dostoï reste très souvent dans l’ambivalence (même si, je l’accorde, il est facile de percevoir ça et là ses haines : le progressisme, l’idéologie, le socialisme…). Quand on lit coup sur coup Crime et Châtiment puis L’Idiot, il me semble difficile de tirer un dogme ou une morale inébranlable de tout ça… Comme tout grand roman, Crime et Châtiment laisse la page ouverte à l’interprétation…
PS: tu peux t’étaler sur Les Frères Karamasov, y’a pas de mal…
@Julien Macelovitch Desmoulierovski
Bonjour Julien …
Assez d’accord sur l’absence de dogme à proprement parlé. Mais zalamite trouve du dogme dans Dostoïevski.
Après tout chacun sa lecture, sa vision et son intereprétations …
J’ai connu, sans tout à fait connaître, un Julien… Le hasard faisant bien les choses, je viens d’aller sur ses terres. J’en ai ramené des photos et une malédiction… J’en parlerai dans un futur article.
Serais-tu un vendéen exilé chez les chtis ?…
Bien à toi
al.
Bonjour Archibald Leaurees,
De Dostoïevski j’ai lu l’idiot puis les Démons. Bien sur on est plus le même et dans ton commentaire y’a beaucoup de Dostoïevski.
Passion et ressentiments.
Tandis que d’autre philosophes et romanciers de talent, je cite Nietzsche en exemple dont l’ouvre est marqué par une approche par delà le bien et le mal qui l’amène a inventer le surhomme (un suspicieux détachement du genre humain)
Dostoïevski quant à lui par le bien et le mal il explore l’humanité : les personnages sont des crapules, l’intrigue est souvent sordide, le dénouement est tragique et un incessant face a face entre deux points de vues contradictoires, aussi légitime l’un que l’autre, et dans toute l’œuvre un seul fil conducteur la passion — d’où le goût du gouffre
Si j’ai a résumer L’oeuvre de Dostoïevski je dirais que la vie serait une scène de crime, le jury est aussi coupable que le criminel : par passion le crime est commis et par ressentiment le jugement est rendu …
J’ai toujours eu un faible pour la mécanique germanique, même si le tragique et la fatalité russes ne me laissent jamais indifférent.
Mon préféré est « crimes et châtiments » que je n’ai pas lu encore. Mais voilà ton billet est tellement passionnant que je ressens l’imperfection de mes anciennes lectures.
Merci pour ta visite