Mon sommeil troublé

Cela fait longtemps que je ne dors que mal. L’approche du moment du sommeil a toujours été un supplice. Ma part raisonnable le souhaite car dormir est nécessaire, physiquement et psychologiquement. Mais ma part trouble le craint. Pourquoi je crains le sommeil je ne le sais pas. Je sais juste ce que je vis, pas ce que je ne parviens pas à vivre. C’est ainsi. Il est des choses qu’on croît connaître car on les vit et des choses qui nous dirigent mais qu’on ne vit pas.

Depuis les confins de ma mémoire, je ne dors que mal. Sur le divan, je tente d’y trouver des raisons et je ne les trouve pas. Quand je n’en parle pas par contre j’entends des choses.

C’est ainsi que je me dis que peut-être les violences qu’on m’a faites au milieu de mes petites nuits y sont pour quelque choses. Peut-être que des tentatives de cambriolages en pleine nuit durant mon enfance là bas aux pays des djinns y est pour quelque chose. Je me dis que tout ce que j’ai vécu ne peut qu’y être pour quelque chose.

Il faut vous dire lecteur, que je ne suis pas né sous le ciel bleu, blanc, rouge. Je suis né sous le soleil, en face de l’Atlantique, sous ma « votre civilisation » géographique, au pays des esprits vivants. Je suis né là où on respire encore à pleins poumons, là où on ne vit pas encore sous terre comme des rats avec un Pass Navigo. J’y ai grandi et j’y ai nourri mon âme de ses djinns, de ces nuits sans lune, grouillantes de formes noires, sur ciel noir. Il m’en reste le souvenir de la menthe fraîche au fond des verres de thé chauds. Il m’en reste tout un autre moi, tout un petit moi qui vit au fond de mon grand moi.

Le Cri (Edvard Munch, Skrik, 1893) Mon sommeil troublé vient certainement de là. Il vient certainement d’une nuit où je me suis réveillé inondé de larmes, de sueur, accroupi sur mon chagrin. Mais quel chagrin ? Pas la moindre raison d’être chagriné cette nuit là, pas plus que les autres. La conscience d’une tristesse sans raison. Depuis je fais des cauchemars, le même cauchemar, toujours le même. Ce ne sont pas des images mais des impressions. Une impression, toujours la même. Le sentiment de la fin de tout. Le sentiment de l’absence de tout. Il n y a plus rien, plus personne. On n’est plus relié à rien ni à personne. Depuis cette nuit là, ce cauchemar revient souvent. C’est la peur de ce cauchemar qui rend pénibles mes approches du sommeil. C’est cela qui rend mes nuits délicieuses, passionnées, intimes. C’est cela qui me rend ma solitude dans la nuit si douce. Une petite lumière, l’explosion de l’écran sur fond ténébreux. Une frénésie d’apprendre, de connaître, d’absorber le monde et son délire. Me savoir à l’abri de ce cauchemar me rend heureux et me donne envie de ne pas perdre le temps du sommeil sur ma vie.

Mais depuis que je suis des vôtres, sont arrivées les paralysies du sommeil pour agrémenter mes phobies de l’endormissement. La paralysie du sommeil c’est une conscience falsifiée. Une conscience biaisée à qui on a retiré la motricité. On est physiquement paralysé. On n’a que la volonté, sans les moyens. On a peur de ne pas pouvoir respirer. On voit, les yeux fermés, tout notre environnement. La chambre, le lit. On est dans la pleine conscience de la situation. Mais on ne peut pas agir. On subit une angoisse progressive. Soudain arrive la certitude qu’on est en danger. Qu’une présence nous menace. Qu’un maléfice nous guette. La respiration devient compliquée, la conscience d’un danger qui n’existe pas, aiguë. Parfois on parvient au bout d’un effort de forçat à soulever ses paupières. Un effort usant et haletant. Mais la respiration nous échappe et cela nous angoisse. On finit après une lutte acharnée à devenir pleinement conscient de ses mouvements. C’est la délivrance.

Je ne sais pas la durée de ces moments. Je ne sais pas si cela dure l’éternité dont on a l’impression ou si ce sont juste quelques secondes tellement chargées d’angoisses, d’efforts, de peurs et de sueur que cela m’a semblé interminable.

Depuis un certain temps je parviens par moments à mettre du rationnel dans ces moments d’angoisse. Je parviens à me dire que cela est passager, qu’il faut que je me laisse paralyser par mon cerveau qui disjoncte.

J’ai fait des recherches sur Internet et j’ai lu des témoignages, des articles de médecins, des blogs. Je me suis senti moins seul face à ce truc. Mais j’ai surtout réussi à mettre un nom sur ce que je vivais depuis si longtemps : « Paralysie du sommeil ». C’était étrange de soudainement prendre conscience que ce qu’on croyait intime, ce qui ne portait même pas de nom est devenu un bien partagé avec d’autres, décortiqué par d’autres et normé par la médecine. On perd quelque chose de l’ordre de l’intime pour gagner quelque chose de l’ordre de la conscience.

Ce qui m’inquiète avec la norme, en l’occurrence, c’est qu’elle dit que les paralysies du sommeil s’accompagnent de narcolepsie… Je n’ai jamais exprimé le moindre des autres symptômes de la narcolepsie… Étrange…

27 janvier 2008

5 commentaires pour “Mon sommeil troublé”

Par Elise FRANCE Mac OS X Safari 523.12.2 , le 30 janvier, 2008 à 17:49

Google fait parfois bien les choses : je tape « Dostoievski » dans le moteur de blogs, dans l’espoir de trouver quelqu’un qui dira quelque chose d’intéressant là-dessus, et par là même, trouver quelqu’un d’intéressant aussi – juste comme ça, histoire d’avoir un peu de lecture vivante. (J’aime plus que de raison mes amis littéraires défunts mais… mais. Enfin.) Je tombe sur quelques sites, je laisse un ou deux commentaires l’air de rien, parce que ça m’occupe pendant cette période d’inactivité qui me préoccupe. Et puis je tombe ici.

Non, en fait, c’est « drôle » : parce que j’aime Dostoïevski, parce que j’aime Led Zeppelin, Charles Baudelaire aussi ; parce que j’ai été sujette à des paralysies du sommeil il y a quelques temps, que ça m’angoissait horriblement, qu’on m’a difficilement prise au sérieux, parce que j’ai fait ces mêmes recherches, et puis je me suis calmée, un peu (je pense pas être narcoleptique non plus, même si c’est un peu étrange, c’est vrai) ; parce qu’en ce moment j’ai par ailleurs de belles insomnies et d’autres troubles du sommeil ; parce que je pense aussi que le monde est triste, je suis effectivement une sale « triste » (de préférence dans mon sous-sol) ; et parce que chez moi aussi je ne demande pas aux gens d’essayer de me connaître. Enfin, c’est « drôle » : est-ce qu’on se connaîtrait pas par hasard quand même ?

Donc c’est bien, j’ai de quoi lire un peu. Au plaisir.

Par Archibald Leaurees FRANCE Windows XP Mozilla Firefox 2.0.0.11 , le 30 janvier, 2008 à 18:08

Te voilà donc ma semblable, ma sœur !
Je ne sais pas si nous nous connaissons… Connais-tu un Archibald ?… J’ai connu une Elise mais elle n’était pas très Myron.
Sinon j’aime aussi Brel, Brassens, Maupassant, Wagner, Marley le père et non les infâmes rejetons… Comme j’aime aussi me passionner pour tout et pour rien !
J’ai été sur ton site. Tu écris les choses comme j’aurais pu les dire… J’aime beaucoup (forcément)

Alors cela colle-t-il toujours autant ?…

Ah autre chose, j’aime aussi les nuages, les merveilleux nuages (cela va finir par se voir que je plagie à répétition… M’en fiche !)…

J’allais oublier… Je dis souvent « Au plaisir » aussi. De plus à chaque fois que je dis ce « Au plaisir », je me sens ridicule et j’ai envie de me moquer de moi-même !

Par Elise FRANCE Mac OS X Safari 523.12.2 , le 30 janvier, 2008 à 19:02

Au lycée, y’avait un mec qui s’appelait Archibald, mais pas trop Leaurees je crois. En somme, c’est un heureux hasard tout ça !

Brassens je connais pas assez, Brel oui, Maupassant oui, Wagner j’en entends régulièrement parler mais je suis inculte, Marley surtout dans le temps, maintenant je reste, dans ma furieuse jeunesse, surtout très rock, un peu pop à mes heures, et folk quand je peux (et puis Chostakovitch aussi tout de même, et Brahms, Chopin, pour le peu que j’en connais).
Merci pour ton passage chez moi.
Enfin, jusqu’ici, je ne sais pas si ça colle ou si ça décolle, mais ça reste agréable… Non, très appréciable serait plus juste. Réconfortant peut-être. C’est étrange en même temps. J’aime aussi les nuages (dans la première version de mon blog, la bannière était une traînée de nuages, et puis j’aime aussi Elephant, le film, les passages de nuages avec du Beethov’, et puis les nuages dans l’eau chez Monet aussi, qui coulent et embrassent les nymphéas, et quand j’étais petite… bref).
C’est vrai, « au plaisir » c’est un peu… Pour dire bonjour je dis « Hoy hoy » des fois, c’est aussi très ridicule en son genre (surtout le doublon, une fois ça peut passer encore, on le baragouine dans sa bouche et ça fait presque « Hey », qui est plus conformiste, ça passe mieux – quoique je connais quelqu’un qui est capable de lancer un « Hey man ! » façon Bowie et c’est terrible – je m’égare). J’adore me moquer de moi-même. Citation :
«Le plus intelligent de tous, à mon avis, c’est celui qui au moins une fois par mois se traite lui-même d’imbécile.» [ Fiodor Dostoïevski ]
Enfin bref. Au plaisir en somme, encore. Souvent je le dis avec un soupçon d’ironie, je m’en sors comme ça. Mais là c’est sincère. C’est le petit songe d’en ce moment d’une jeunette ridicule. N’hésite pas à m’envoyer un mail, pour dire zut ou n’importe quoi… J’aime bien.

Par Archibald Leaurees FRANCE Linux Mozilla Firefox 2.0.0.11 , le 30 janvier, 2008 à 19:30

C’est tout de même troublant autant de maturité narrative de la part d’une ‘jeunette’ (je ne suis pas péjoratif là, je te paraphrase) de 22 ans (21 peut-être). C’est toujours agréable de retrouver cette fraîcheur du verbe qui manque tant à mes écrits. Tu parles les choses comme tu les penses, sans le recule de la formule ou l’instinct du travestissement verbal.

C’est agréable de te lire jeunette !

A bientôt, peut-être en commentaire sur d’autres écrits ici même ! ! !

Par Archibald Leaurees FRANCE Windows XP Mozilla Firefox 2.0.0.11 , le 4 février, 2008 à 17:29

En y repensant, oui je repense souvent, tout le temps, à tout. Je me fatigue à m’épuiser. Mais c’est hors de mon contrôle (drôle ce mot, comme si les choses dépendaient de quoi que ce soit qui dépende de nous !)… Enfin bref !
Je me suis rendu compte que je n’avais pas écrit ma perception et mon interprétation de mes paralysies du sommeil, avant que je parvienne à mettre un mot sur la chose.
Je percevais la situation comme si la partie « conscience » de mon (petit) cerveau était en éveil, mais que ma partie motrice était out !
Je m’explique… Le cerveau est partitionné (comme un disque dur, chouette, le mien cela doit-être du fat 16, il saute souvent et n’a pas trop de contôle…) et est composé de plusieurs parties distinctes. Celles-ci sont diversement responsables de telle ou telle fonction, action, partie du corps.
D’ailleurs le sommeil paradoxal c’est quand l’hippocampe (pas la tête de ch’val sous l’eau) une partie du cerveau qui gère essentiellement la mémoire, est en excitation totale quand le reste du cerveau ne suit pas.
Donc pour m’expliquer mes paralysies, je me disais que la partie responsable dans mon cerveau du mouvement était en vacances pendant que la conscience était en éveil. Or la conscience a des reflex. Quand le corps ne lui réponds plus, elle panique, car pour elle l’absence de volonté de mouvement c’est la mort. D’où l’angoisse et les hallucinations mortifères…
Voilà donc comment j’interprétais mes paralysies du sommeil. Un cerveau qui pète un câble. Mais pourquoi, à cause de quoi, là il doit y avoir du sens, si je trouve…