Ma tristesse

Aux pires moments, comme dans les plus anodins, de ma vie, on m’a dit « tu es triste ». Il paraît même que ma tristesse fait peur. Comme si, parce que je suis triste, je suis invivable. Comme si parce que je suis triste, je ne suis pas fréquentable, je représente un danger. Ma tristesse est comme la lèpre furieuse, qu’il faut fuir à tout prix.

D’emblée je mets les choses au point (encore une expression qui ne veut rien dire, tiens !). Je ne suis pas triste. Je refuse d’édulcorer les choses dans un flot de gentillesses verbales bienveillantes. Mais je ne suis pas triste. Les choses sont tristes. Nos vies sont souvent tristes. Moi je ne suis qu’un spectateur qui vit les choses comme il peut et qui refuse la niaiserie linguistique.

Je refuse les concessions d’humeur. Une situation de merde est une situation de merde. On ne va pas tourner autour du pot pendant des jours et des larmes pour en arriver à oublier, peut-être, qu’on a des vies grises. Ce n’est pas parce qu’on dira que nos vies sont roses qu’elles vont sentir le bonbon.

C’est étrange comme beaucoup de personnes prêtent cette force aux mots. Les mots ne sont pas sensés changer les choses mais les décrire, les dire. Alors quand je suis dans une situation désagréable, je ne me trouve pas des formules adoucissantes. Je dis que la situation est ce qu’elle est. Mais cela ne manque jamais. Je m’entends systématiquement dire « tu es triste ».

Dire qu’une chose est désagréable ne dit pas plus que la chose est désagréable. Ce n’est rien qu’un constat dénué d’affecte et de sentimentalisme superflu. Cela ne dit pas notre réaction à la chose. Cela dit seulement ce que la chose est.

Je ne suis pas triste, les choses sont tristes. On ne fait que rarement la distinction dans le langage entre ce que vous diriez et ce que vous êtes. Je veux dire par là que ce n’est pas parce que je dis les choses comme je les vois, que je dis comment je les vis.

Ce qui nous est donné à vivre est triste oui. Néanmoins je suis très optimiste, je suis assoiffé de vie, j’adore mon métier, mes passions et j’ai envie de manger la vie même s’elle est triste. Même s’elle a un goût de laitage avarié.

Bien entendu que toute cette tristesse environnante me pèse. Bien entendu que je la constate, alors je la dis. Bien entendu que cette tristesse m’habite. Mais je ne suis pas triste. Je crois qu’on peut parvenir à être de bons humains. Et je veux dire par là qu’on peut parvenir à être dans un état de vie idéal. Pas d’angoisse, pas de peur, pas de crainte, pas de déception, pas d’appréhension. Je crois qu’on peut parvenir à cela. Comment je saurais être triste en ayant foi en cela ?…

Je ne suis pas triste. Les choses sont tristes. Ce que les gens perçoivent chez moi comme une tristesse et qui peut leur faire peur n’est rien d’autre qu’une conscience aiguë de la tristesse du monde. De ce gouffre béant qui est entrain de nous happer. Car il n’y a pas grand chose dans nos jours de rassurant pour l’avenir. Tout est dans le rouge… Tout est au bord du gouffre. La civilisation identitaire qui est la notre va, à mon sens, irrémédiablement à son déclin. La démocratie atteint ses limites. Et les superpuissances ont atteint le comble du mépris pour les dites petites nations.

Notre monde est triste et j’ose le dire. J’ose le voir comme il est. Si pour cela je suis un triste, soit. Je veux bien l’être. Mais j’aurais au moins l’impression de ne pas me mentir.

30 janvier 2008

6 commentaires pour “Ma tristesse”

Par Nana del Juve FRANCE Windows XP Mozilla Firefox 2.0.0.11 , le 31 janvier, 2008 à 15:37

« N’importe où! n’importe où! pourvu que ce soit hors de ce monde! »
C’est peut-être plus un spleen qu’une tristesse…

Par Archibald Leaurees FRANCE Windows XP Mozilla Firefox 2.0.0.11 , le 31 janvier, 2008 à 15:47

« Any where out of the world »… Disait le plus Spleeneux des égoïstes. Mais mon Spleen ne pleure jamais. Il saigne juste de temps à autres.
Donc d’après toi Nana, je ne suis pas triste (étonnant!)… Juste spleeneux… Hum… C’est quoi exactement la différence (pour toi)?…

Par Nana del Juve FRANCE Windows XP Mozilla Firefox 2.0.0.11 , le 31 janvier, 2008 à 18:32

Amha, le spleen est une tristesse sublimée, non contenue. C’est aussi une mélancolie profonde, ou le bonheur d’être triste… aussi un truc qui prend au bide mais qu’on sait pas pourquoi ni comment c’est venu.
On est triste pour quelque chose, toi tu évoques ta tristesse comme un sentiment latent, libre des choses… d’où cet air baudelairien.

Par Archibald Leaurees FRANCE Linux Mozilla Firefox 2.0.0.11 , le 31 janvier, 2008 à 20:59

Effectivement… Elle vient des choses. Elle se réveille avec les choses… Mais ne dépend pas des choses. Elle est surtout au-delà des choses.
Le problème avec cet énoncé, c’est qu’il renfonce l’aspect « je suis triste »… Je ne suis pas triste. Je suis serin. J’assume. La vie est belle, n’est-ce pas ?…

Par Chillenna FRANCE Windows XP Mozilla Firefox 2.0.0.11 , le 1 février, 2008 à 22:54

Tout d’abord bravo pour ton blog si réussi !
Graphisme terrible et contenu si varié !
Et comme mon avis importe peu, j’aimerai réagir sur cet article. Pourquoi celui-ci en particulier ? Tout simplement car on peut y lire une petite touche d’optimisme dans ce mal-être qui paraît être le tien. J’ai plutôt une vision plus qu’optimiste, voire utopique du monde et des gens, comme on me l’a déjà fait remarquer, et j’aime à croire que les personnes qui m’entourent finiront toutes par être heureuses. Ton écrit est emplit d’espoir et d’une volonté de bonheur futur. Je te le souhaite de bon cœur.
Le monde est triste, le monde est triste, c’est vrai. Mais je ne pense pas que ce soit les choses qui soient tristes. Les choses sont telles que nous les percevons à un moment donné de notre existence.
Je m’explique. Si nous sommes en train de vivre une période heureuse, on aura tendance à dire que le monde est tout beau, que tout est rose, et même qu’il sent le bonbon, va ! Par contre, si nous vivons une période noire, le monde sera pourri, et moche … et nauséabond.
Amha à moi, la tristesse ne dépend pas des choses elles-mêmes, mais plutôt de la façon dont on les appréhende, de notre humeur, dépendamment du moment vécu de notre vie, faite d’un enchaînement perpétuel de bonheur et de malheur, de bien-être et de mal-être…
Je ne pense pas que tu sois triste, en effet, juste que tu es « trop »(?) sensible à tout ce qui t’entoure, aux personnes, aux choses … archétype de l’altruisme ?
Ne prends surtout pas cela pour un jugement, je ne me le permettrais pas, vois-le simplement comme le ressenti d’une personne quelconque ayant lu un infime morceau de ton intimité…
Le monde est triste, la vie est belle, c’est exact. Mais cela ne tient qu’à nous de la rendre encore plus belle !
Je repasserai de temps en temps te visiter pour te lire à nouveau.
Je te souhaite une bonne continuation,

Par Archibald Leaurees FRANCE Linux Mozilla Firefox 2.0.0.11 , le 1 février, 2008 à 23:07

Je ne suis pas certain que quoi que ce soit dépende que de nous… Les choses se font sans nous…
En tout cas merci pour ton passage Chillenna.