À l’orée de la forêt
Je vais vous raconter l’histoire d’un bûcheron et de son arbre. Une relation mutualiste factice.
Cela a commencé il y a bien une éternité. Ni l’arbre, ni le bûcheron ne savent exactement quand cela a débuté, quand ils sont devenus si séparables. Pendant des années le bûcheron s’est blotti dans l’ombre de son arbre, a griffonné sur son écorce des petits coeurs, a mangé de ses feuilles, de ses fruits. Pendant des temps incommensurables, l’arbre a donné et a épuisé toutes ses ressources pour son bûcheron. Aux pires moments de sécheresse, l’arbre ne pouvant qu’à peine survivre au temps des jours, le bûcheron est resté. D’autres arbres fruissaient encore. Mais le bûcheron restait. De cette époque l’arbre garde un souvenir net « pourquoi il ne va pas voir ailleurs ?! Ce bûcheron est mon unique ! Il délaisse son bonheur pour me tenir contre lui. »…
Bien entendu l’arbre a bien pris passagèrement d’autres bûcherons sur la lisière de la forêt, sous son ombre. Mais il ne les a jamais portés dans son coeur. Il a toujours gardé sa place a son bûcheron. Ce bûcheron qui se refusait à son intimité. Il a exorcisé son ailleurs avec d’autres dormeurs… Puis il reprenait son ami sous son ombre. Sans broncher.
Puis les jours, les années, les mois et les semaines ont coulé. La forêt leur était indifférente. L’arbre racontait au bûcheron ce qu’il voyait de là-haut. L’arbre demandait souvent au bûcheron de grimper sur ses branches, pour voir la forêt d’en haut. Mais le bûcheron refusait. Il disait à l’arbre : « J’ai peur de la forêt. Je t’ai toi et tu me suffis. Je ne sais pas voir les autres arbres. Je ne veux pas voir les autres arbres… Tu es mon arbre. ».
Puis vint la raison. Le bûcheron a vu de près les autres bûcherons de son arbre. Le bûcheron a vacillé et s’est décidé à prendre une hache. Il s’est décidé à sortir de l’ombre de son arbre. Il a rodé dans la forêt, il a traîné ses guêtres auprès d’autres arbres. Puis il a oublié le goût de la sève de son ombre. Soudain il a découvert le plaisir le prendre l’arbre et de le serrer entre ses cuisses.
Mais au bout d’un temps compté, le bûcheron revint à son arbre, le caresse, le cajole, le câline… Mais ni l’arbre ni le bûcheron ne parviennent à retrouver la paix perdue. L’arbre est brisé par ses visions de son ami dans les bras d’un autre arbre, dans l’ombre d’une autre sève. Puis le bûcheron s’est trompé il avait encore envie ou besoin de se balader, sa hache à la main au milieu de la forêt. L’arbre le voit faire, essaie de le comprendre, le comprend tout à fait, puis ne le comprend plus, puis le plaint, puis le déteste, autant qu’il peut. Mais au final il sait que c’est son bûcheron.
Puis vint le temps de la sueur, celle du bûcheron qui a compris sa vie, qui a compris ce que font les bûcherons. Il a saisi l’ampleur de son devenir. Il est bûcheron, il faut qu’il sectionne des troncs, abatte des branches, saccage des nids et avec ses grosses bottes, baptise les arbres terrassés de son palmarès de plus en plus fourni.
Le bûcheron parle, un flot loin d’être continu de choses et d’autres, de non dits et de tout à fait dits pas toujours vrais. Il déblatère. Une logorrhée silencieuse. Une effusion de non sens. Mais jamais le bûcheron ne dit ce qu’il doit dire, ce qui se passe.
Alors l’arbre prend le premier coup de hache. Il sait que ce ne sera pas le dernier, il sait que la saison de sa chute est arrivée. Le bûcheron le regarde lui rappelle que c’est lui son arbre, qu’il ne peut rien y faire, qu’il faut qu’il l’abatte. L’arbre serre ses branches, encaisse les coups de haches, sent cette fine lame qui lui arrache l’écorce, s’enfonce dans son bois, repart, puis revient. Des coups ponctués par des « tu es et tu seras mon arbre. Je dois te couper ! ».
L’arbre voit tout, sait tout, mais n’entend pas tout. Son assassin ne parle pas. Ses mots disent des choses. Mais que des choses.
L’arbre tient et il croit comprendre et savoir. Mais il ne sait rien. Il ne comprend rien et, dans le silence le plus éclairé, pousse dans son corps sectionné. Il n’est pas encore à terre. Ses feuilles ne poussent plus. Il attend la prochaine escale. Il tient car il sait que le bûcheron le coupe pour se fabriquer des enclos. Un devenir pour ses futurs arbres. l’Argania spinosa refuse de devenir le conteneur du contenu du bûcheron, alors il tient. Fier de sa fierté. Il encaisse les coups et ne tombe pas !
C’est une petite histoire que je raconte à mes enfants. Tous ceux que je n’ai pas encore. Elle passe dans ma tête, je l’entends dans mes nuits. Je la garde pour mes enfants, ceux que j’aurai avec mon demain. Demain…
Mais je ne sais toujours pas quoi leur dire sur les choses. Ce qu’elles sont pour nous, ce qu’elles sont pour les autres, puis, ce qu’elles sont pour elles. Je ne sais pas quoi leur dire…
- (rien)