Misérables bribes

La sueur des mots n’a pas d’odeur. L’ombre des phrases ne protège pas du soleil. Ce qu’on dit, ce qu’on ne dit pas, remplit le vide de sens que nous creusons. Les mots ne sont pas les choses, soit on le savait. Néanmoins on aime s’accrocher à la parole. Le mensonge nous fait suffoquer dans notre rationalité parce qu’il travestit la parole, le sens et le réel. Alors quand la parole ne dit rien, on n’a plus d’attache, plus de prise avec le réel, plus de consistance.
Quand le mensonge est là, sans raison, on ne comprend pas. On ne comprend pas ce qui peut motiver cette démarche très humaine, très naturelle, celle qui multiplie les voiles du sens, les fuites du réel, pour travestir le rapport.
Pourquoi croire qu’on a besoin de mentir. Le mensonge comme je l’ai déjà dit est une démarche consciente et volontaire. Bien entendu on peut ignorer le sens profond de cette démarche, on peut ignorer l’acte manqué, on peut ignorer ce qui nous contrôle sans conscience. Mais on sait ce qui est apparent, ce qui a motivé le mensonge, en surface. On le sait et on en joue.
J’ai ces jours-ci affaire avec cela, avec les mots qui n’en sont pas. Avec des mots qui sont autant de graphèmes qui soulignent l’absence de vécu, de réel, de sens, de tout ce qui donne de la consistance à nos vie de forçats.
Au travail on me dit des choses et on fait autre chose. La parole ne véhicule donc plus du sens, mais du vent, de l’apparence. Dans mes rapports privés aussi j’ai affaire à cela. J’ai affaire au mensonge inutile et barbare. Tellement inutile qu’il en devient ridicule et suspect, pourquoi mentir là où il n y a absolument pas de raison de le faire ?…
Mon rapport aux mots est terrible. Je les aime, je les chéris, je les adore. Mais malheureusement ils ne me le rendent pas. Il faut vous dire avant d’aller plus loin, que la langue de Voltaire n’est pas ma langue maternelle. Je l’ai apprise sauvagement, brutalement. Avec beaucoup d’envie, beaucoup de pression, beaucoup de doutes. Mais je l’ai apprivoisée, je l’ai découverte et elle m’a donné à vivre des choses extraordinaires.
Mais mon rapport aux mots me reste confus. Ce qui me rassure dans le mot c’est quand il est juste dans la bouche de ceux qui ont ma confiance, dans la bouche de ceux que j’aime. Dans le cas contraire, je bute sur les incohérences de l’énoncé, je me cabre et je fouille la cohérence, jusqu’à débusquer le mensonge, le faux et l’usage de faux !
Je suis un âne, qui bute tant qu’il croit que la substance lui échappe. Je suis pour les choses dites, je suis pour le sens limpide qu’on peut s’approprier. Dès lors que mon interlocuteur essaie de jouer avec le réel, dès qu’il essaie de biaiser la tendance du vrai, je tilte. Mes neurones s’en vont aux quatre coins du raisonnement pour débusquer la cassure. Et je finis généralement par la débusquer. Et je finis généralement pas comprendre la misère que cache un mensonge.
Le mensonge me déçoit. Bien entendu je suis aussi un menteur, bien entendu je suis un humain. Mais le mensonge me déçoit, à commencer donc par le mien. Le mensonge brise tout. Le mensonge est une merde odorante qui dégouline sur les murs de nos vies misérables.
Vive le mensonge ! Au moins il nous indique ce qu’il faut abandonner. Il nous indique quand il se manifeste, que certaines personnes ne méritent ni notre confiance, ni notre amour, ni même notre mépris. Il nous indique souvent qu’on est au-delà du rapport, qu’on est en-deçà de l’envie.
- (rien)