Mon rythme retrouvé

Mon rythme retrouvé #1

J’ai rencontré le rythme. C’était inattendu. Ce fût très agréable, une sensation extraordinaire. L’un de ces instants où on se dit, je peux bien mourir maintenant. Pour ceux qui connaissent l’orgasme, la sensation d’après. Pas la déprime post-orgasmique, la sensation juste avant…

Oui j’ai fait cette magnifique rencontre. C’était sur « Another brick in the wall » des Pink Floyed. J’avais chez moi des guitaristes, des chanteurs, des amateurs de soirées musicales agréables. Du Mouton Cadet comme unique breuvage. On était huit, tous adorateurs de musiques, chacun son pêcher mignon, chacun son intégrisme. L’hispano-latino qui ne jure que par le reggaeton et que par « ce-qui-bouge ». Le transfuge marocain qui ne jure que par le rythme et les airs diaphanes de Cheb Khaled. Le R’n'B prayer, qui adore écouter du Lara Fabian et qui nous fait une fixation sur Jehro. Le rockeux qui collectionne les concerts hard trash metal, et un trio de musicos qui porte un amour inconditionnel à Bob Dylan. Puis il y avait moi, moi et ma petite musique dans la tête. La musique sans rythme, musique sacrée, qui ne se laisse pas questionner. Comme une divinité qui se pose là et qui se fait intouchable, inaccessible. Comme un diamant dans un écrin, posé là, devant un chômeur.

Ma musique n’a pas de rythme. Du moins je ne le perçois pas. Sachant bien qu’il est là, quelque part. Alors je le questionne et il ne répond pas. Je le cherche, chez Brel, chez Brassens. Je le démystifie chez Bob, puis il me tourne en dérision. Je le sens brutal, comme les coups de hâche de mon bûcheron chez led zep’… Je le parcours lascif et enragé chez Ben Harper. Je l’entends sous-estimé chez Morcheeba. Il me repose chez Miles. Il se fait arabesque chez B.B. le King. Il est maté chez Hendrix. Il est drôle chez Will Smith, enragé chez 2Pac, délicieusement inquiétant chez Wagner... Il est tant de choses à tant de manières différentes. Mais je ne le vois toujours pas, ne l’entends pas.

Je fais de la guitare. Je dis toujours « j’essaie de faire de la guitare », car à mon sens ce que je fais n’est pas de la musique, il lui manque le rythme pour en être. Mais depuis cette soirée, je me surprends à penser la chose comme étant « faire de la musique ». Étrange mutation. C’est vrai que pour la première fois j’ai joué avec d’autres personnes, à l’unisson, dans une fusion qui a fait de la musique. J’en ai fait partie. J’ai senti le rythme !

J’ai 3 guitares et un guembri (lehjouj). J’ai tourné autour pendant des années pour ma plus vieille guitare. J’en ai sorti des sons parfois agréables, parfois inaudibles. J’ai travaillé pendant les premières années, d’une façon désaffectée, théorique et brutale. Apprentissage des accords et entraînement pour les positions. Seul, sans moniteur, sans professeur. Apprendre des accords, des accords et des accords. Faire des arpèges. Mimer « Stairway to heaven », mimer « No woman no cry », flairer la facilité technique dans du Ben Harper et scotcher « Walk Away », avec son riff sans cesse répété et pour le refrain, à peine décalé vers le bas…

Néanmoins de cette période qui s’étend de 1995 à cette fameuse soirée, j’ai bien appris cette théorie là. Je connais bien mes accords, mes positions et le geste est plutôt bon. J’arrivais, pendant cette soirée, à suivre mes amis guitaristes rien qu’en regardant leurs doigts parcourir le manche. J’étais bien dans ma peau, une sensation de légèreté. Je n’étais pas stressé par la théorie, je savais que quoiqu’ils me sortent comme succession d’accords, je pouvais suivre et reconnaître au simple coup d’œil. Et le rythme ?… Le rythme je l’avais, je m’y étais blotti. Je suivais, je me permettais même des variations. Ah le rythme il était là comme un air à respirer. Une évidence qui se passe enfin du voile.

C’était une belle soirée, nous avions parcouru des espaces si variés. Imaginez du Pink Floyed qui se joue avec du folklore marocain mystique des Issaouas, Gnawa, puis du Bob Marley, du Rai, du Jehro, du Led Zep’. On a joué non stop pendant vingt bonnes minutes. Les chanteurs étaient magnifiques. Trois voix très différentes mais étonnamment harmonieuses entre elles.

J’ai enfin rencontré le rythme et j’espère le garder avec moi. Le rythme est en toute chose. Le rythme c’est le battement du coeur d’une maman qui l’offre comme environnement sonore à son bébé, qui loge à peine dans son ventre. On l’a donc, à priori, tous. Oui, on l’a tous ! Sauf quand on le perd, quand il est brisé, oublié.

Où est-ce que j’ai perdu le mien ? Quelle est cette chose qui m’a fait perdre mon rythme ? J’ai quelques idées là-dessus. C’est la violence qu’on subit qui nous fait perdre le sens du rythme. Le sens de la vie. Quand on se sent en adéquation avec notre respiration. D’où me vient cette arythmie cardiaque ?… Pourquoi suis-je hyperactif ?… Toujours inquiétant pour ceux qui m’entourent ?… Pourquoi je respire si vite, même quand je dors ?…

J’ai retrouvé mon rythme et je compte bien détrousser ses vampires !

Depuis cette soirée initiatique aux retrouvailles rythmées, on en a vidées d’autres bouteilles de Mouton Cadet… J’ai commencé cet article il y a plus de trois mois… Généralement une soirée toutes les trois semaines. On se retrouve à huit, voire douze et on se laisse shooter par la musique (bien entendu on l’aide, on boit, on fume…). Depuis je ne lache plus mes instruments. Depuis une quatrième guitare, une belle Takamine électroacoustique bleue, est venue rejoindre les trois premières. Depuis un ampli Vox DA20 est venu faire gronder le voisin. Depuis je respire en rythme !

9 mai 2008

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