Deux fois trente et un

Deux fois trente et un #1

En l’espace de deux mois j’ai eu deux fois trente et un ans. Mais franchement j’aurais pu m’en passer. Soixante deux ans si je m’autorisais le culot mathématique de l’addition. Rien que cela. Pour un jeune homme de trente et un printemps, qui n’a donc fait que trente et une fois le tour d’Hélios, cela fait certes un peu trop…

On a beau se complaire dans la différence, on a beau se vautrer dans la spécificité, on n’est jamais tout a fait un marginal. La puissance de ce qui est inscrit est redoutable. La puissance du « Ah bon ?! Comment cela se fait il ?… » est dévastatrice et nous rappelle à la norme, au standard si invivable. Surtout quand l’officiel est renforcé par le mensonge familial. C’est ainsi qu’au jour de mes dix huit ans, j’ai appris que cela faisait un mois que j’étais majeur… J’ai raté un mois entier de films pornos, d’alcool à volonté, d’émancipation parentale et de droit à la parole démocratique. Une chance que cela faisait un bail que je m’étais émancipé. Une chance que les films pornos ne faisaient pas partie de mes films adorés. Une chance que l’alcool m’était interdit par un dogme que je commençais à regarder de travers, d’un œil torve. Une chance, si peu, qu’aujourd’hui encore je n’ai pas la parole quand il s’agit de démocratie… Ah la puissance de l’inscription, de l’officiel !

J’ai toujours cru qu’on était ce qu’on croit être. Que fatalement notre geste, notre façon d’être rejoignent irrémédiablement nos pensées et nos envies. Alors la date officielle fera effet ! Car pendant dix-huit ans elle était vraie pour moi. Mais il n’en reste pas moins que mes gènes ont un mois de plus que moi. Et rebelote. Encore le boxon dans mon être. Encore une dualité à gérer. Soit… Déjà que le petit ne trouve pas le dit « adulte ». Déjà que l’adulte ne se voit pas d’enfance. Mais ce n’est pas grave. On vit ce qu’on a à vivre. Bien entendu on peut le questionner. Mais j’en ai marre des questions qui ne me mènent à rien. Sauf à la fatigue. Sauf à se rendre dysthymique ! La dépression homéopathique où l’euphémisme psychiatrique.

Je me rappelle de mes trente ans. Au fond du gouffre. Seul face à mes années qui avançaient. Rien que moi et l’autre, moi et le trou noir creusé par dix années de solitude à peine accompagnées. Bien entendu je n’ai jamais été fan des cérémonies d’anniversaire. Mais le jour de cet anniversaire là j’avais goûté la célérité d’une chute vertigineuse. Seule elle y avait pensé. Ma tendre et si précieuse maman d’ici. Je dînais chez elle, elle s’est fendue d’un magnifique gâteau où trônaient trente ans en cire. Elle est sortie de la cuisine et j’ai fondu en larmes. Elle y avait donc pensé. C’est étrange comme à ces instants on pense surtout à ceux qui ont oublié. Aux amnésiques du sentiment. Alors qu’on serait bien inspiré de penser à ceux qui sont là. A ceux qui y pensent au quotidien.

Je suis donc un vieillissant qui porte deux fois le poids de son âge. Merci maman, merci papa… J’aurais préféré porter juste mon âge.
Celui de vos conneries j’aurais pu m’en passer.
Mais je ne vous en veux pas.
Vous avez tort.
Mais je ne vous en veux pas
Car ce n’est pas pour autant que j’ai raison.
Je n’en veux
Ni à ceux qui mentent,
Ni à ceux qui oublient.
Je finis comme toujours
à m’en vouloir à moi-même.
Mais je ne serai pas un aigri.
Le reste ?… Peu importe !

3 juin 2008

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