Le silence des solitaires

J’aime le silence. J’aime ce qu’il me raconte… J’aime me brûler à deviner ce qu’il tait.
Petit, il m’était interdit de sortir, de me mêler aux gosses qui jouaient aux billes et à la marelle dans la rue. On me disait « Dehors c’est de la graine de voyous »… Alors quand je revenais de cours, je refermais la porte sur moi et je me retrouvais seul dans une grande maison. Là a commencé mon silence. Là j’ai développé l’ouïe fine que j’ai maintenant, que je crois avoir maintenant.
Il faut dire que dans la solitude silencieuse la parole est absente. Je parle bien entendu de la parole qui remplit l’espace de vibrations, pas de la petite voix qui souligne nos pensées comme une répétition. Dans cette absence totale de parole vibrante, on se surprend d’abord à entendre le bruit du silence. Un moteur qui tousse au loin, un chien qui aboie non moins loin, un pas pressé, le vent qui souffle, le bruit des feuilles, la vie qui se passe en somme. Le bruit du silence m’était devenu familier et indispensable.
J’ai grandi dans des silences, tous différents et tous si bruyants. Je viens d’un monde où le soir on se retrouve rituellement pour parler de rien et se mettre d’accord sur tout. Je viens de cette culture où les conversations rivalisent de décibels pour couvrir le son de la télé, le son de la conversation voisine au dessus du plat. On mange, on vocifère. La dialectique torturée… J’avais pris l’habitude de saisir le silence dans les interstices de ces chassés croisés logomachiques. L’habitude aidant, je parvenais dans ce torrent de mots lâchés et jamais saisis, à retrouver mon silence. Comme si le bruit avait la même propriété que la couleur. Toutes les couleurs mélangées donnent le blanc… Tous les sons mélangés donnent le silence. Là où ce flot de blabla m’agressait, ce blanc silence m’apaisait.
Par la suite je me suis retrouvé dans un monde qui parlait une langue que je ne connaissais pas. J’ai d’abord paniqué. Puis j’ai appris à comprendre le sens dans les silences… Puis ma nouvelle solitude aidant, j’ai retrouvé mon adorable silence. Mais un silence différent, avec de nouveaux bruits de fond. Un train qui passe au loin, une sirène qui hurle sa rage, le camion poubelle qui martyrise de pauvres containers. Un autre monde, mais un silence toujours aussi apaisant. Ma fenêtre donnait sur la voie de chemin de fer qui reliait Colombe à Saint Lazare, les cheminots étaient bruyants, les convois assourdissants.
Mon père rentrait tard, il faisait les 4/8, son arrivée tard dans la nuit était annoncée par un bruit de train qui fendait le drap blanc du silence de la nuit. Puis son pas fatigué et lourd dans les escaliers confirmait son arrivée, puis la clef dans la serrure, puis ses chaussures qui retombaient sur le parquet renforçaient les prévisions des oracles de mon silence. Le père que je n’avais pas eu pendant mes treize premières années était là … Que la vie est belle …hum…
Puis, un nouveau quartier, une nouvelle vie, de nouveaux silences. Maintenant j’entends au loin des chants grégoriens, des orgues, le sol qui vibre de la vitesse du RER. Paris et sa vie qui se fiche des surfaces. Dans cette vie j’étais une fois encore livré à moi et à mes silences si solitaires. J’avais au cœur de Paris un appartement que j’occupais seul presque cinq jours par semaine. Je lisais, je phagocytais la télévision, j’apprenais le dictionnaire, je redécouvrais mes cours de physiques et de mathématiques dans l’encyclopédie Universalis, je nourrissais mon esprit de silence et de théories vaguement quantiques.
A l’âge de l’indépendance, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai décidé de changer de silence. Dans mon réduit miteux, je disposais de quatre murs si proches qu’ils compressaient mon nouveau silence en un tas de petits bruits denses. Je n’avais pas de télé, pas d’ordinateur. Juste une radio, quelques cd, mes livres et une envie insubmersible de ne pas couler.
Mon réduit s’est vite peuplé, on était deux à épaissir le silence, à le remplir de choses non dites. Huit années de silence partagé qui a fini par enfanter de notre séparation. Une gestation dantesque qui a vomit huit ans de non-dits en une cascade de méchancetés gestuelles, factuelles et sexuelles… Un torrent inhabituel qui détruit des pans entiers d’idéal. Ah le silence !
Malgré tout j’aime ce silence qui a nourri mon être. J’aime ce désert brûlant où les mots sont des mirages. Où on entend le vent qui caresse des bouts de pensées qui dépassent de la surface. C’est le seul endroit où je me repose. C’est là où je viens me restaurer de ces tirades qu’on donne en public pour faire tenir debout l’image que les autres ont de nous.
5 commentaires pour “Le silence des solitaires”
Merci à toi, qui est parmi des millions ![]()
Si tu aimes ce genre de chialeries, tu devrais regarder dans la catégorie « États d’âme« . J’y raconte ce qui triture mon humeur du moment. C’est généralement très personnel. C’est généralement très vite écrit. C’est parfois agréable à lire (dixit les autres lecteurs – si peu).
En tout cas un grand merci d’avoir partagé ce que raconte cet écrit avec moi. Qui sait peut-être que tu y a compris ce que j’ai essayé d’y mettre…
al.
J’ai découvert ton blog il y a juste quelques jours après ton passage chez moi. Cet après midi j’ai pris le temps de découvrir ton chez toi. J’ai lu pas mal de tes billets particulièrement la rubrique « états d’âme » Je me suis bien régalée (le billet sur ton rapport au rythme et la musique est amusant) mais mon coup de coeur fut celui-là.
PS 1 : ma nièce a adoré la chanson d’Amy Minhouse. Elle a essayé de chanter avec elle
Elle l’a juste presque an.
PS 2 : je ne sais pas si tu avais vu une livraison sur ta boite ?
Je connais les 3/8 mais les 4/8 non…
J’ai aimé te lire et je me suis retrouvé dans certains passages : le père qui rentre à la maison et le crash de l’avion sentimental…
Merci pour le partage.
dima…de kbaratinage à flegme.fr
Effectivement plus trois que quatre… Mais dans mon souvenir c’était quatre. La mémoire et ses pièges.
Merci Dima !
Ton texte est mon coup de cœur de la semaine.