L’invention de l’impossible

L’invention de l’impossible #1

L’autre jour pendant que je fouillais dans mes pensées, alors que j’essayais de retourner en enfance, en plein transfert, j’ai lâché cette phrase : « C’est à croire qu’on m’a tout arraché, jusqu’à la solitude » …

Comment fait l’être pour survivre à des situations difficilement imaginables ? Comment fait le quidam face aux gouffres qui s’ouvrent tout au long de sa vie, sous ses pieds ? « Et pourtant elle tourne ». Et pourtant nous y parvenons. Et pourtant nous survivons… Pourtant

En fouillant plus loin, je dis « C’est mon humanité qui m’a sauvé ». Mon humanité c’est peut-être mon unique bien, celui qu’on n’a pas réussi à m’arracher au fil des jours. Ce bien là on ne me le prendra jamais. Et pourtant…

Il est tout de même surprenant, miraculeux, de se rendre compte que beaucoup de personnes sont des héros qui ont bravé l’impossible pour survivre aux divers arrachements, aux divers acharnements.

Sans parler des situations et de notre histoire d’humains où nous avons vu maintes fois des êtres survivre à l’impossible, à l’horreur absolue. Je pense aux camps de concentration et aux survivants. Je préfère parler de mes connaissances, de ces héros ordinaires qu’on côtoie au quotidien.

Le ruban de Mœbius

J’ai connu une petite fille qui a grandi toute seule, devant l’absence d’une mère qui était amoureuse d’une bouteille de blanc sec. Une petite fille qui, une fois, pour se sauver de cela, a fait le saut de l’ange, pour de faux. Mais tout à fait pour de vrai. Et pourtant sa terre continue de tourner. Elle vit. Elle a survécu à la présence de cette mère imbibée. Elle me racontait comment elle inventait l’impossible au quotidien pour protéger son petit frère encore si inconscient de ce qui l’entourait, si peu inconscient.

Avec le recul je ne comprends pas comment elle a pu réussir à survivre à cette mort là. La mort de la mère, la mort du père, la mort du souvenir. Pourtant elle a survécu et aujourd’hui elle respire encore. Le miracle de l’envie…

Des exemples de survies miraculeuses j’en connais d’autres. Je ne peux pas ne pas parler d’elle aussi. Un bout de femme en devenir qui s’entiche d’un alcoolique violent et totalement fou. Pendant des années, sous un prétexte vaguement amoureux ce petit bout de détermination a subi brimades, crachats, insultes, harcèlement moral et toute la panoplie des inhumanités si humaines. Elle me racontait que la nuit, enceinte jusqu’aux dents, le fou lui donnait des coups de coude pour l’empêcher de dormir, rien que pour le plaisir de le faire, de la persécuter. Elle me racontait son sang qui lui balisait le chemin sur le trottoir, pendant qu’une main sure lui tenait les cheveux en guise de laisse. Elle m’en a raconté tant d’autres. J’en ai la nausée, une tenace envie de vomir à chaque fois que je m’en rappelle.

Comment elle a pu survivre à cela ?… Comment un être sensé, raisonnable, humain, peut survivre à ce genre de situations. J’appelle cela l’invention de l’impossible, le miracle de l’envie de vivre. Une énigme qui échappe à tout raisonnement, un miracle passionnant.

Mon miracle à moi est semblable à celui de tant d’autres. Sans mère, sans père, sans attache, sans présence, rien que la solitude en guise de temps qui passe. Mon cordon ombilical a été arraché plus que coupé. On m’a arraché mon père, ma mère, ma sœur, mes amis, ma terre natale… Et pourtant ma vie me plaît !
Pourtant elle tourne !

Primo Levi, un autre miraculé des camps de la mort du IIIème Reich, a écrit ce qui suit, il savait de quoi il parlait :

La faculté qu’à l’homme de se creuser un trou, de sécréter une fragile barrière de défense, même dans des circonstances apparemment désespérées est un phénomène stupéfiant qui demanderait à être étudié de près. Il s’agit là d’un travail d’adaptation, en partie passif et inconscient, en partie actif.
14 janvier 2009

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  • (rien)

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