Je ne suis pas un éléphant

Je ne suis pas un éléphant #1

Je me rappelle, souvenir amèrement doux, d’un océan de vétilles… Je me rappelle de tant de choses. Mémoire traitresse. La mienne joue la carte de la responsabilité. Elle capte, consciemment, tant de détails, tant de broutilles, tant de déchets mémoriaux. C’est mon atout, mon fardeau.

La mémoire m’a sauvé du silence blanc de ma solitude. Elle me rappelle que cette solitude fourmillait d’un million de détails précieux. Elle me rappelle que si je me donnais la peine de considérer ces petites choses, je me rendrais compte que ma solitude était peuplée, grouillante de petites bêtes besogneuses pour le bien de mon devenir.

Dans mon antique solitude, tout petit, déjà, je fixais des données diverses dans cette mémoire à accès très aléatoire. Je notais sur une feuille de papier où j’avais tracé un tableau à trois colonnes, « Pays-Capitale-Monnaie », la liste des pays du globe avec leurs capitales, leurs monnaies et parfois je collais devant les pays leurs drapeaux. Il m’en reste que je sais que la capitale du Bangladesh est Dhâkâ et sa monnaie le Taka. Merveilleux… hum.

Ma mémoire m’a permis de capter cette langue dont j’ignorais les pièges. Elle m’a permis de retenir le fameux « Mais où est donc Ornicar », les conjonctions de coordination : « mais », « ou », « et », « donc », « or », « ni », « car » et tant d’autres moyens mnémopsychotiques.

Mais ma mémoire recèle aussi des images incongrues, dont la présence là, entre celles qui reviennent souvent, me questionne. J’ai cette image, cette nature morte qui surgit souvent. C’est la représentation de la maison de mon enfance, à l’âge où le quidam ne se souvient plus déjà de ce que ses yeux ont vu. Ma mémoire à moi me rejette cela à la face de ma conscience. Je ne sais pas pourquoi. Pourquoi cette image de ce lieu ?… Pourtant ce lieu précis de cette maison n’a pas de sens. L’angle, entre la cuisine, le mur du puits de lumière et l’escalier qui mène au toit. Précision cocasse, sur ce souvenir on voit aussi le siphon, toujours bouché, et le long fil de fer qui nous permettait de le déboucher est là aussi.

Je me rappelle aussi du jour où on m’a séparé d’un bout de moi, du couvre chef de mon pénis. Je devais avoir trois ans. Le souvenir douloureux de cet arrachement reste aussi vivant qu’une lumière éternelle. J’ai une conscience rétroactive très nette de toute cette journée. D’abord ce fût mon refus et ma fuite aux commodités qui me reviennent. Je m’étais enfermé aux toilettes pour fuir mon bourreau. Puis moi sur la table, jambes écartées, attendant qu’on sacrifie mon bout de moi sur l’autel de la tradition. Je me rappelle que le sécateur avait pris soin de me préparer une diversion. Il avait placé une petite sacoche d’écolier sur le toit du placard face à moi, il me la montrait en me disant « Oh regarde la belle sacoche ! Elle est pour qui ? Elle est pour le garçon sage que tu es si tout se passe bien ! ». On a voulu acheter mon silence. On a voulu me payer pour me trahir… Futile démarche… Je ne me suis pas trahi, je me suis débattu. Ils m’ont maintenu à quatre pour me circoncire aux frontières de mon pénis.

Je crois que je n’avais rien ressenti physiquement et je me rappelle que la douleur physique était venue à peine plus tard dans la journée, quand les effets de l’anesthésiant se sont dissipés. Je me rappelle de moi dans les bras de ma mère. C’était avant qu’elle m’abandonne. Je me rappelle de mes pleures de douleur. Je me rappelle de cette brûlure au bout de mon bout de viande dégoulinant le sang et cicatrisant à coup de pointe de douleurs insupportables. Je me rappelle de cette journée comme d’un indélébile souvenir de viol. Je me rappelle de la maison remplie de visiteurs ravis pour moi, je devenais un homme ! Mais moi je n’avais rien demandé… Enfin si, qu’on ne me charcute pas. Mais cela leur avait échappé. La tradition les avait aveuglés !

Des souvenirs, des souvenirs et encore des souvenirs. Que dois-je faire avec tant de souvenirs ? Que puis-je faire avec tout cela ? Comment absorber cette cascade de sentiments, d’images, d’odeurs et de sons qui remontent, parfois comme une source d’eau qui trouve la liberté, parfois comme un spasme vomitif aux confins de l’œsophage ?… Je ne sais pas… Je sais juste que souvent j’éprouve le besoin de les partager. Je me dis que ces souvenirs manquent souvent à ceux qui partagent mon intimité. Comme les pièces d’un puzzle qui contiennent la clef d’une composition.

Aujourd’hui ces souvenirs je te les offre à toi lecteur… Si tu les lis !

15 janvier 2009

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