Merci les ancêtres

Merci les ancêtres #1

Dans mon domaine de compétence, l’informatique, nos ancêtres nous ont laissé une situation de merde, il faut bien le dire.

Repositionnons-nous dans le contexte. C’était vers la fin des années quatre-vingt. Il fallait absolument installer l’informatique dans le cœur des entreprises, le cœur des métiers. L’argument était « Ne vous inquiétez pas, l’informatique fera tout pour vous ». L’argument était de l’ordre du pur marketing. Jamais l’utilisateur n’a été responsabilisé. Jamais l’outil informatique n’a été présenté comme un outil justement, avec le corollaire qui va avec, à savoir qu’un outil cela s’apprivoise, cela s’apprend, cela s’approprie. Non il a juste été question de la merveille technologique qui fera tout pour vous.

L’enjeu était de taille. Il fallait incruster l’informatique, coûte que coûte, dans les habitudes des entreprises, des organismes et des particuliers. Sinon il fait comment Bill pour être l’homme le plus riche de la planète ?

C’était aussi une façon de se garder un pré carré où seuls les techniciens pointus peuvent accéder. Ce qui, aujourd’hui, permet de fixer des tarifs mirobolants pour des mises en place et des solutions qui n’ont de mérite que d’être de près ou de loin liées à l’informatique.

Nos ancêtres informaticiens ont tout fait pour percer dans tous les domaines. En résumé cela donnait ce qui suit : « Ne vous inquiétez pas. L’informatique fera tout pour vous, ne vous en souciez pas ! Vous n’avez même pas besoin de savoir comment cela fonctionne », ainsi jamais vous ne pourrez être autonomes et en plus, nous, on pourra fixer les tarifs qu’on veut.

Le marketing, le marketing et encore le marketing… Vive l’abrutissement général avec retour sur investissement juteux garanti !

Le résultat en est que les utilisateurs, pauv’ cons d’humains, enclins à chevaucher toute tangente pour peu qu’elle leur permet d’en faire encore moins, se retrouvent généralement sous formés,  sous qualifiés, sous informés et surexploités.

Je ne suis pas convaincu par l’accord commun sur le fait que l’informatique se heurte à l’âge des habitudes des personnes âgées. Je constate dans mon travail, au quotidien, que des personnes qui ont un outil informatique dans les mains depuis plus de 7 ans ne savent toujours pas de quoi il en retourne. Ils exécutent des procédures dans des réflexes pavloviens qui n’ont rien à envier à la poule obnubilée par l’horloge… Des jeunes aussi débarquent dans l’entreprise avec des idées reçues erronées sur l’informatique (l’outil et l’usage).

D’ailleurs je me permets une mini digression pour constater le double sens trouble du terme informatique. Il désigne et l’outil et l’usage qui en est fait. Cela va dans le sens de ce flou artistique que justement je pointe. Personne ne sait tout à fait ce que précisément cela signifie. On dit bien « je fais de l’informatique » (bon d’accord ça c’est quand on dit mal… Mais on dit !), comme on dit quand il s’agit de matériel « c’est de l’informatique ».  Remarquez ce n’est pas la peine de savoir ce que cela veut dire ! Le professionnel sait pour vous. Reprenons…

Comment pouvons-nous faire, maintenant, professionnels du milieu pour redresser cette tendance ?… Comment rattraper des années d’abrutissement commercial ?… Comment communiquer sur la nécessité qu’un utilisateur embrasse en toute responsabilité l’usage de cet outil. Comment expliquer après des années de désinformation que l’informatique est un outil, donc nécessite un apprentissage.

Je pense que cette réflexion n’a pas encore été menée. On part encore et toujours du principe que l’informatique est un acquis, que les gens savent s’en servir. Les décideurs en ressources humaines qui gèrent les formations en entreprise, jaugent toujours ce qu’ils proposent  concernant l’informatique par la lorgnette d’une crasse ignorance. Ce qui donne une situation ubuesque. Les formations sont proposées et consommées, les budgets formation sont donc alloués et utilisés. Les utilisateurs y vont, en reviennent, aussi nullissimes qu’avant. Pourquoi concrètement ? Globalement à cause du postulat de départ de ce texte. Mais plus précisément ?

Prenez un décideur qui n’y connaît pas grand-chose à l’informatique, enfin si, il sait ouvrir un mail, il sait ouvrir un pdf. Mais dès lors qu’il est question de « lecteur réseau », de « disque dur », là ça devient du hyper technique. Pourtant ce sont des notions qui représentent à mon sens le b.a.-ba… Prenez donc ce décideur et demandez-lui de gérer des besoins en formation. Prenez un utilisateur qui s’y connaît encore moins que le décideur, à savoir facilement un bon soixante dix pour cent des usagers en entreprise, et demandez lui d’exprimer son besoin en formation. Sachant que cet utilisateur ne connaît l’informatique que comme l’outil dit extraordinairement autonome, mais tout aussi capricieux, le résultat est très aisément prédictible…

Le résultat c’est « c’est de la faute de l’informatique »… Cela je l’entends à longueur de journée. Mais mettez des faux compétents avec de vrais incompétents et vous obtenez le retard de dix ans que nous avons aujourd’hui sur l’usage de l‘outil informatique. Saupoudrez cela d’une pointe de mauvaise foi publicitaire et vous obtenez le fiasco du siècle.

Il est de notre responsabilité, nous les informaticiens d’aujourd’hui, de dire ce que c’est qu’un système informatique ! Sans corporatisme stérile, sans élitisme obtus, sans mépris professionnel ! Il est de notre devoir d’arrêter de nous confectionner des prés carrés où nous racontons des conneries lamentables à l’usager sans contrôle possible de sa part.

Nous sommes les premiers responsables de l’état lamentable de notre image chez les usagers. A nous de faire en sorte d’avoir plus de pédagogie, plus de patience et pas mal d’indulgence pour nos ancêtres !

27 janvier 2009

6 commentaires pour “Merci les ancêtres”

Par une marocaine FRANCE Windows Vista Internet Explorer 7.0 , le 27 janvier, 2009 à 23:06

tu m’as fait penser à un article que j’ai lu dans le canard enchainé de la semaine dernière consacrée à la normalisation des différents SI des ministères pour optimiser la compta et aussi pour plus d’efficacité. Tu parles ! Les différents projets se sont avérés de véritables gouffres financiers.

Pour le reste du com « lekhebar f’rassek » ;)

Par Stéphane FRANCE Windows XP Internet Explorer 6.0 , le 30 janvier, 2009 à 12:12

Bonjour,

Pour être moi même dans le domaine informatique (ou plutot telecom) votre article est tres pertinent.

En téléphonie c’est la croisade vers la voip depuis 7 ou 8, et allons y gaiement, et le client va économiser de l’argent (soit disant), et il mélange ses communications téléphonique avec sa data sans se rendre compte qu’il met le doigt sur un systeme bien plus complexe, moins sécurisé, moins fiable mais tout cela ce sont des enjeux qu’il ne comprend pas…..et si il refuse de faire le pas, le marketing est là pour lui rappeler que c’est « l’ordre des choses », « inéluctable », qu’on ne peut pas reculer.

Par Mouka-f-Slouka UNITED STATES Mac OS X Mozilla Firefox 3.0.5 , le 2 février, 2009 à 18:43

Je ne sais pas dans quel etat se trouve l’etat informatique du Maroc, mais quand je parle aux professionnels IT Marocains, je me dis que la plupart n’y connaissent rien du tou ou alors tres peu.
Je suis Doyen dans une grande universite americaine, comptant plus de 25000 etudiants, dont un bon nombre en IT, quand je compare les programmes qu’on offre et ce que les grandes (soit disant) ecoles Marocaines offrent, je me dis que la situation ne fera qu’empirer.
Je n’ai pas fait allusion aux utilsateurs, puisque c’est une toute autre discussion.

Par Archibald Leaurees FRANCE Windows XP Mozilla Firefox 2.0.0.14 , le 2 février, 2009 à 19:06

Moi je parle de la situation en France en l’occurrence. Je ne sais pas comment cela se passe de l’autre côté de la mer…

Par Stéphane FRANCE Windows XP Internet Explorer 6.0 , le 5 février, 2009 à 12:51

@Mouka-f-Slouka
Je suis intervenant dans une école d’ingénieur Française et je sais que ce qui menace nos grandes écoles c’est justement l’américanisation de l’enseignement : intervenants achetés très chers mais avec une vision court termiste, enseignements « à la carte » qui donne l’impression aux eleves de maitriser leur parcours, hausse des frais de scolarité avec une selection de plus en plus par l’argent et de mon en moins par le mérite.

Par Archibald Leaurees FRANCE Windows XP Mozilla Firefox 2.0.0.14 , le 5 février, 2009 à 15:39

Je ne le dis pas dans mon texte (oubli inexcusable…), mais les écoles ont une part de responsabilité non négligeable. Merci Stéphane de cette précision utile.

Je reçois très régulièrement des stagiaires. Ils sont très bons sur la gestion de leur travail, sur la logistique, sur la gestion de projet (tant que le projet reste modeste et linéaire ). Mais ils sont incapables de la moindre autonomie, ne jurent que par les solutions propriétaires, sont généralement ébahis de découvrir ne serait-ce que le terme « OpenSource ».

L’école leur dispense un savoir prêt à l’emploi et confiné à certains cas précis avec des outils verrouillés et payants. Pas la moindre once de compréhension globale de ce que peut représenter un système d’information, ni ce que peut être concrètement un ‘fait’ informatique.

Mais c’est globalement un état social et un comportement qui se généralise dans tous les domaines. Je veux dire que les gens ne prennent plus que le strict nécessaire. On préfère rester sur de la posture (au risque de l’imposture). On ne va plus tellement au fond des choses. On se contente des énoncés des grandes lignes. Chaque personne est confinée dans le strict nécessaire en terme de savoir et ne va jamais butiner ailleurs.

Enfin je divague déjà ailleurs… Cela donnera certainement un texte futur dont l’intitulé serait quelque chose de l’ordre de : « L’imposture de la posture » …

Bien à vous tous
al.